Michel Tournier et les mots

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Dans la pharmacie de son grand-père maternel, Michel Tournier rencontre des mots savants lui ouvrant un jardin poétique. "Des mots, il y en avait partout, sur les étiquettes, sur les bocaux, sur les bouteilles, et c'est là que j'ai vraiment appris à lire." Il mémorise "alcoolat de coloquinte" comme une formule magique avant d'apprendre qu'il s'agit un détestable purgatif ! (Le Vent Paraclet, page 14, Folio).

Plus tard il soutiendra qu'un écrivain se doit d'enrichir sa propre langue en inventant des mots. Non par jeu mais par nécessité. Ainsi apparait bassitude dans Gaspard, Melchior & Balthazar pour qualifier l'altitude négatitude de la mer Morte. Ainsi héliophanie, le lever du soleil, découvert pour les besoins de Vendredi (terme désormais admis dans certains dictionnaires). Ainsi, extime, contraire du terme intime (Journal extime). 

Il se dit contraint à visiter les abattoirs de Chartres pour les besoins de son roman Les Météores ; il se plie aux ordres des textes qu'il aide à naître. Il déclare à plusieurs reprises que  le mot est soit un serviteur soit un maître. Il explique : pour ce qui est de la prose, le mot se retire devant le concept. "Mais en poésie, le mot commande, en changer un seul et la poésie disparait. C'est la raison pour laquelle, il est impossible de traduire les poètes." Il faudrait apprendre leurs langues.

Pour prendre possession des textes d'auteurs ? Recopier les romans à la main, au crayon, à la plume et sur papier ; quant aux poèmes, les mémoriser et les dire à voix basse, à voix haute, qu'importe, les dire. Aimer une langue devrait pousser à connaître plusieurs poèmes. Des dizaines, une centaine... Michel Tournier regrette qu'on n'exige plus cette mise en mémoire des poèmes d'auteurs durant toute la scolarité.

Poème ? Relevons (et apprenons, pour commencer... ) les trois premiers vers de Ne parlez pas de son ami Robert Sabatier  (Feuillets retrouvés, Albin Michel).

Ne parlez pas d'un poète au passé.

Il est présent dans vos yeux, vos oreilles,

dans votre bouche et dans l'éternité.