Philo pour tous 

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Philo pour tous. Je philosophe, tu philosophes, on philosophe à tour de bras. Finie l’époque où seuls les philosophes philosophaient. Les temps changent : le libraire élargit son rayon philo, l’enseignant instaure le débat philosophique dès l’école maternelle et le bistrotier ouvre son café-philo. Au pays de Montaigne et de Jacques Derrida, plus de cent cinquante cafés-philos fleurissent entre les cafés-concerts et les cafés-théâtres. Je gagne l'un d'eux par pure curiosité. Si je m'instruis je reviendrai. Surtout si, entre deux consommations, se révèle un traitement contre les crises qui nous affectent - crise du sens politique,  crise du lien social, crise de la parole et de la communication, crise du logement et crise d’adolescence et tutti quanti.

Constat : toutes les chaises sont occupées. Reste un bout de banquette. Je salue les compagnons de table. On me sourit. Chacune et chacun se présentent : secrétaire médicale, étudiant, retraité, fonctionnaire… Un échantillon de l’espèce humaine entre dix-sept et soixante-dix-sept ans. Des visages différents des masques quotidiennement côtoyés car ceux-là sont affables ! Une clochette tinte, aigrelette, du genre des Trois messes basses de Daudet. L’animateur se manifeste. Un grand prêtre ? Non, un animateur garant du cadre. Le cadre ? Il énonce les règles : toute prise de parole sauvage est bannie. Il invite à présenter dix suggestions pour le débat du soir. A main levée les participants choisissent la question qui sera discutée. L’emporte une citation où s’opposent les notions de jugement et de préjugé. La personne qui la propose justifie son interrogation. La conversation se tisse. On commente, compare, réfute, défend. L’animateur reformule, indique des textes d’auteurs pour justifier, approfondir les propos échangés. L’instant est courtois, les échanges mesurés. Quand elle prend la parole, la secrétaire médicale sourit en citant deux ou trois phrases d'Alain de Botton. Je ne m'en souviendrai pas et ne pourrai placer ici ces citations entre guillemets. La jeune femme les prononce entre deux frémissantes fossettes. D'où mon oubli sans doute. Le doute ? Première qualité pour philosopher me confie le fonctionnaire, les moustaches en croc, une voix de basse lyrique. Il parle de Raphaël Enthoven comme s'il le croisait chaque dimanche, de Spinoza comme d'un ami de la famille et de Roger-Pol Droit comme d'un voisin. Je note et m'informe. La philo cesse à cet instant d'être une épreuve au baccalauréat et qui sommeille entre les pages de deux manuels La Connaissance et L'Action, de L. Meynard, Librairie Belin.  

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Pour cultiver cette amorce de discernement, je gagne la librairie la plus proche. Au débotté, je demande – sur les conseils de la secrétaire et du fonctionnaire de tout à l’heure – Alain de Botton et Roger-Pol Droit. Le premier, Suisse londonien, se tourne vers les penseurs du passé dont la sapience, mélange de savoir et de sagesse (selon Barthes, dit-elle) détient réponses aux tourments de ce jour. Heureux les pusillanimes, les fauchés, les frustrés, les déficients de tout poil, les anxieux, coléreux ou désespérés, le royaume des philosophes est à eux. En trois cents pages Socrate, Épicure, Sénèque, Montaigne, Schopenhauer et Nietzsche se penchent à notre chevet et nous consolent. De Botton nous convainc : les six maîtres sont pétris de la même pâte que la nôtre. Il nous conduit dans le cheminement de leurs pensées. Nous nous identifions à ces précurseurs de l’expérience humaine. 

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Quant à Roger-Pol Droit, c’est l’étonnement permanent (je tiens la formule du moustachu fonctionnaire). Il suit la marche des fourmis, jeûne, calligraphie, s’arrache un cheveu, sourit à l’inconnu, compte jusqu’à mille et transforme chaque geste habituel en une découverte philosophique. Il précise la durée et le matériel de chaque expérience et l’effet escompté. On rêve, on s’humanise, on se rebelle, on migre, on contemple, on se dépolitise. Bref le divertissement est complet, « le futile donne à penser, le dérisoire conduit au sérieux ». La banalité se met en relief. La lucarne multimédiatique ne déverse pas l’aventure, elle naît d’un lieu, d’un geste, d’un regard, d’un rien. Elle réveille l’imprévu et le surprenant. Sans risque. Ou plus justement avec le risque de s’étonner : « Quoi, je philosophe ! » 

Les consolations de la philosophie, Alain de Botton, Pocket et 101 expériences de philosophie quotidienne, Roger-Pol Droit, Odile Jacob Poches.