Le loup revient

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Le loup revient. Passant les crêtes alpines, il s’installe et se reproduit. Il reprend sa place dans la chaîne alimentaire. Ici, il régule la population des grasses marmottes, celles qui grignotent dans la main du promeneur. Là, il effraie bouquetins et chamois, ceux qui posaient pour le calendrier des postes du temps où les facteurs distribuaient plus de courrier que de tracts publicitaires. Le dimanche, le loup s’offre du mouton bêlant. La loi le protège mais le berger s’offusque. Les autorités écoutent l’éleveur. Puis, courtoisement, elles l’invitent à copier les méthodes de son collègue italien. Même carrure, même passion du troupeau. Cependant leur métier diffère : pour le voisin, pas question de morceler le cheptel en petits troupeaux dispersés ni de traire la brebis ! Parcage et mécanisation est la devise transalpine. Le pâtre français, incrédule, regagne ses alpages. Après deux ou trois attaques nocturnes du satané carnassier et après quatre ou cinq incompréhensions de la maudite administration urbaine, le voilà frondeur. Du Mercantour à la Savoie, les jours de colère, le berger ouvre une nouvelle chasse. Il brandit le bâton contre l’écologiste en vadrouille, le fusil contre le dévoreur d’agneau.

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Les jours où la raison le ramène chez lui, il tire de son bas de laine (forcément…) de quoi s’offrir un patou. Un chien-mouton, qui vit dans le troupeau, qui pense au troupeau, qui défend le troupeau. Ce gardien n’accepte aucun intrus dans son périmètre. Des marcheurs imprudents l’ont appris à leurs dépens. Le vrai patou vous avertit, vous menace et vous laisse repartir à pas comptés mais à reculons. Ne jamais présenter le dos, ne jamais planter son regard dans les prunelles du gardien. J'ai connu un ancien taulard qui tenait des propos similaires. Le faux patou, lui, pauvre doublure venue de l’est, vous assaille sans sommation. L'achat du vrai triple l'investissement mais l'usage diffère. L'un garde, l'autre défend. J'ai connu un ancien assureur qui parlait d'alarmes et de moyens de dissuasion en des termes proches.

Pendant ce temps le loup,  à pas feutrés, gagne du terrain. Il prospère. Peu exigeant, il s’adapte, s’acclimate, s’accommode, s’arrange, étend son domaine. Il gagne l’Auvergne. On le voit en Forez, il visite le Pilat. Encore dix ans, dit-on, et, si tout va bien, il surgira de nouveau au coin du bois. En attendant, il met son chapeau, ses lunettes, sa culotte, ses chaussettes et bottes de sept lieues car il connaît chansons et contes. Il lit Sylvain Tesson et parcourt les mêmes Chemins noirs.

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De même, relisons nos classiques. Perrault, les frères Grimm, et le Trésor des contes de Monsieur Henri Pourrat. Ses bons contes font de bons avis et de jolis échos du côté d’Ambert et bien au-delà. Lisons les contes de Claude Seignolle (centenaire l'an dernier !) qui fréquenta les ruines, les hommes et les diables.

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Lisons aussi Jack London, l’écrivain aux mille vies. Replongeons-nous dans romans d’aventures pour lecteur sans âge : L’appel sauvage et Croc-Blanc. Ce dernier est plus que centenaire. En 1906, London entreprend l’histoire d’un bâtard (son père est loup, sa mère chienne) définitivement différent, métèque, paria. Loup parmi les chiens, chien parmi les loups. Il doit manger pour ne pas être mangé. Il défend celui qui manie le gourdin et accorde la viande. Il obéit au fort et opprime le faible. Puis se domestique. Il s’intègre, s’américanise. En découvrant l’évolutionnisme, London écrit une fable puisée dans ses souvenirs du Grand Nord. Cette histoire répond à celle de Buck, ce chien de luxe devenant chef de meute dans L’appel sauvage (1903).

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Animal partagé entre la fidélité rivée à l’homme qui le sauve et l’appel profond de la nature. London conteste, exècre l’individualisme. Face à une société libérale, impitoyable, il invente des récits de chiens et de loups. Il noircit des pages traversées de traîneaux, de blizzard et d’aventuriers. Le loup les observe, les guette, revient d’un livre à l’autre, d’un chapitre à l’autre. Car toujours le loup revient. Velu, poilu, gueule ouverte, il revient de tout. London le voit dans « le paysage morne, infiniment désolé ». Par cette vision, on devine un autre fauve derrière le masque affable et affamé de l’individualiste. 

Jack London, L’appel sauvage et Croc-Blanc, Livre de poche.