Fêtons nos mères

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Fêtons nos mères. À chacun et chacune de choisir la sienne. La palette est large, de la femme qui nous transmet la vie à cette autre qui nous élève, de la Terre qui épuise ses forces à nous nourrir à la langue qui nous abrite et qu’on maltraite. Peut-être Rome, si l’on est un fidèle de l’Église ou latiniste distingué. A dire vrai la maternité prend bien des visages, des aspects, des masques. Pour parler court - la brièveté s'aiguise sur la pierre de la simplicité – est mère tout ce qui nous accouche. De la naissance à la mort. 

 Jules Michelet associait les deux mystères qui bornent l’existence en une même analogie « l’un et l’autre amènent un fruit ». Serait mère ce qui fructifie ? Plaçons sur une droite horizontale les événements principaux de notre vie. Datons chacune de ces fructifications personnelles. Fêtons-les. Toute naissance est occasion de fête. Toute fête est renaissance. Nous savons, grâce aux sciences dites humaines, que l’on naît plusieurs fois. Cette succession d’enfantements de nous-mêmes rendrait-elle un début de sagesse ? Entendons : bien plus savant de nous-mêmes… J’ai le mal de mère, dit un trentenaire à la recherche de sa mère biologique.  Son jeu de mot en dit long sur cette nécessité de nommer l’origine bigbanguesque de notre monde individuel. Le ventre et le sein de la prime délivrance. Contre lesquels jaillit le premier cri, le premier jet sonore d’une langue à venir. D’autres ventres et d’autres seins surgiront, bienvenus ou non, pour de prochains cris. Le mot, la parole, la phrase procèdent du cri.  

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Quand Michel Strogoff, un fer rouge près des yeux, rugit de douleur, Jules Verne place dans son regard sa mère Marfa. Ce fils feint, dans les pages précédentes, de ne pas la reconnaître pour ne pas contrarier sa mission de courrier du czar. Le héros pleure. Les larmes sauveront ses yeux.

Tu t’accoucheras dans la souffrance, feu de feu !

Œdipe, lui, se crève les yeux en découvrant sa mère. Son histoire cesse de progresser pour naturellement s’atrophier.

Tu naîtras dans l'aveuglement et marcheras sur des routes ensoleillées mais dans les ténèbres d'une vérité de terreur. Et tu te répéteras la devinette de la sphynge comme une comptine d'enfance.

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Yasushi Inoué, dans Histoire de ma mère, décrit un effacement. Il retrace la perte des souvenirs qu’en quelques années la vieille femme subit avant de disparaître elle-même. Ou plus justement, afin de disparaître elle-même !

La mémoire est le propre de l’être humain. La conservation du patrimoine le hante. Patrimoine, terme masculin, comment nommer ce que l’on reçoit d’une mère ? Matrimoine ?

En trois courts tableaux (Sous les fleurs, Clair de Lune et Visage de neige) Inoué rassemble un passé qui s’échappe. Plus la sénilité œuvre, plus l’écrivain reconstruit. La régression planifie l’abandon de l’être, l’écrivain tisse le menu de cette fuite. Il reconstitue la complexité d’une personne tandis que la maladie fait dans la simplification. La personnalité se retire en deçà de ses limites antérieures. Elle retourne au stade précédent. 

Dans cette explosion du temps les scènes se mêlent : la mère, à vingt-trois ans, cherche son jeune enfant qui, soixante années plus tard, la poursuivra dans une ultime fugue. L’auteur achève son récit, l’urne des cendres maternelles sur les genoux. Il est bien rare de prendre sa mère sur ses genoux.

Tu engendreras ta mère dans la douleur, sang de sang ! 

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Albert Cohen, dans Le livre de ma mère, marque son affliction comme une offrande : « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Livre de fragments pour poursuivre un amour filial, pour confondre l’enfant et l’adulte, pour conjuguer le passé au présent et ainsi, peut-être, réparer et venger.

Albert Cohen se prépare à cet état où il sera « le muet compagnon de certaines petites vies silencieuses qui avancent en ondulant ». Il retrouve sa mère par l’écriture. Grande affaire que d’entretenir une langue maternelle, matrice où naissent les mots fructificateurs. Une mère langue, comme la mère goutte, ce vin natif des grappes vendangées avant le pressurage, comme la mère laine au dos des brebis. Rite initiatique que d’écrire à la recherche d’une langue perdue, langage maternel initial, chanson douce et amère éveillant les sens.

Mère, tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant toute berceuse. Attention au nourrisson assoupi. En lui sommeille un accoucheur de phrases. Tu enfanteras par action et omission ton verbe quotidien, nom de nom !

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René Frégni aime trois femmes, sa mère, la mère de sa fille et sa fille. Elle danse dans le noir est l’hymne poignant du fils, de l’amant et du père. Le propre de Frégni est de conjuguer ces trois personnes : l’homme qui est sorti du ventre d’une femme et qui s’est nourri de son sein ;  l’homme qui jouit au ventre d’une femme et qui s’abandonne sur son sein, l’homme qui tremble et se jetterait au feu pour cette fillette dont le ventre et le sein lui sont et seront à jamais sacrés.

« Pendant un an je l’ai regardée s’endormir dans son lit de bois blanc, toujours avec les mêmes petits gestes bouleversants. » Regarde-t-on assez dormir les gens que l’on aime ? « En novembre, le corps de ma mère n’était plus qu’un drap de peau jeté sur son squelette. » Caresse-t-on suffisamment les plis, les creux, les bosses et les rides de celles qu’on aime ? « J’ai marché vingt ans aux côtés de cette femme, pendant vingt ans j’ai mangé en regardant ses yeux, j’ai dormi vingt ans contre ce corps qui court là-bas vers les jeux de l’amour. » Aime-t-on encore assez quand on aime comme on aime depuis des années ?

René Frégni est né de cette mère qui ferme les yeux, de cette compagne qui ne le regarde plus, de cette fillette qui lève un regard d'adoration vers le sien. Son livre, naît de ces trois femmes qui nouent puis dénouent le fil de ses phrases.

Tu écriras tes bonheurs perdus avec tes tripes, avec tes poings, dans l’encre noire de la fureur. Et tu recommenceras, de cahier en cahier, pour renaître à nouveau puisque tu te prénommes René ! 

Histoire de ma mère, Yasushi Inoué, Stock, Bibliothèque Cosmopolite, Le livre de ma mère, Albert Cohen, Folio-Plus, Elle danse dans le noir, René Frégni, Folio.