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Le prince triste et poète

Charles d'Orléans (1394 - 1465), petit-fils de roi est un prince plein de misères, souvent contrarié par la fatalité

Robert Sabatier (Histoire de la poésie française, tome 1) dresse la liste de ses malheurs : "...la mort de sa jeune femme en couches, l'assassinat de son père par les hommes du duc de Bourgogne, la bataille d'Azincourt et vingt-cinq ans de captivité sous la garde des seigneurs anglais..."

A Saint-Etienne on le nommerait "beauseigne" ! L'homme écrit des complaintes, des ballades avec une élégance où dominent une claire souffrance teinté de grave mélancolie. .

Sabatier apprécie ses "images très douces qui s'accordent au paysage français." Il l'associe à Watteau ; il évoque "un désenchantement déjà romantique" ; il lui reconnaît d'être "libre, enjoué, s'amusant avec les vocables, érudit, jamais pédant..."

Hier, samedi, je sors sous une neige persistante. Plaisir enfantin de marcher le premier sur le fragile revêtement des flocons, de remarquer les traces du passage de la sauvagine. Vers le ruisseau sorti de son lit, près d'une cabane en bois, avec le cri d'une buse surgit le célèbre vers du charmant poète : "Hiver, vous n'êtes qu'un vilain..."  

Voici la ballade entière :

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Hiver, vous n'êtes qu'un vilain, 

Été est plaisant et gentil, 
En témoin de Mai et d'Avril 
Qui l'accompagnent soir et matin. 

Été revêt champs, bois et fleurs, 
De sa livrée de verdure 
Et de maintes autres couleurs 
Par l’ordonnance de Nature. 



Mais vous, Hiver, trop êtes plein 
De neige, vent, pluie et grésil ; 
On vous doit bannir en exil. 
Sans point flatter, je parle plain :
Hiver, vous n'êtes qu'un vilain.

Sa version d'origine, en langue du XIVème s. :

Yver, vous n'estes qu'un villain,  

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Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d'Avril
Qui l'acompaignent soir et main.

Esté revest champs, bois et fleurs,
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Yver, trop estes plain
De nege, vent pluye et grezil;
On vous deust banie en essil.
Sans point flater, je parle plain,
Yver, vous n'estes qu'un villain !

Poésie pour récitation en école primaire ? J'encourage quiconque à la dire à haute voix. Entendons-nous, il s'agit de mettre en bouche l'une et l'autre des deux versions ci-dessus, la première en vieux français d'aujourd'hui et l'autre en jeune français d'autrefois.

Sabatier ne qualifie pas de mineure la poésie de ce Charles-là. Non, il lui trouve des airs d'enluminures des livres d'heures médiévaux. Il la juge habile, débarassée de technique savante, spontanée, équilibrée entre l'âme humaine et la saison environnante. Jolie formule parce que simple : "... tout vit parce que tout vibre".

"Hier, Hiver, étiez serein..."