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L'homme devant la nature

Dans le Lagarde & Michard du XXe siècle, sixième volume de la bible scolaire où plusieurs générations lycéennes cherchèrent leurs marques de foi en la cause littéraire, dix-sept pages sont consacrées à Maurice Genevoix, Charles-Ferdinand Ramuz, Jean Giono, Henri Bosco et Colette sous la rubrique L'homme devant la nature

L'avant-propos de ces pages insiste sur quelques notions communes aux écrivains précités, par exemple l'amour du terroir et la nature comme un vrai personnage et non un décor... Puis on nous met en garde : ne pas confondre leurs romans avec les traditionnels romans de province. Enfin, et entre autres, est cité Henri Pourrat : ... Henri Pourrat (1887-1960) qui commence sa large geste un peu trop colorée de parler auvergnat (Les Vaillances, Farces et Gentillesses de Gaspard des Montagnes, 1922-1931)... C'est tout, circulez, rien à voir !

Gaspard des Montagnes ou Maurin des Maures ?

Gaspard. Je l'ai découvert, pensionnaire en classe de sixième. Le jeudi après-midi ou le dimanche on nous menait jouer dans les bois, sur les pentes des Monts du Forez. Un professeur, en marchant, contait au petit groupe qui l'entourait des histoires tirées de Pourrat. Parfois il s'agissait de Maurin des Maures de Jean Aicard. J'ai longtemps confondu certains épisodes, accordant à l'un ce qui revenait à l'autre. 

Gaspard bois gravé II

Plus tard, à Clermont-Ferrand, j'ai mis la main sur une édition en livre de poche et lisais enfin dans la foulée Le Château des sept portes, L'Auberge de la belle bergère, Le Pavillon des amourettes, La Tour du levant. Que de beaux lieux pour planter l'aventure, un château, une auberge, un pavillon et une tour ! Depuis je relis Les vaillances, farces et aventures de Gaspard des Montagnes, dans l'édition définitive qui réunit les quatre tomes illustrée des gravures sur bois de François Angeli.

Numériser 1

Jean Giono et Henri Pourrat

Giono et Pourrat. Deux écrivains devant la nature ? "Voici deux écrivains, écrit Jacques Mény (président de l'association des Amis de Jean Giono), que beaucoup de choses semblaient devoir rapprocher et dont l'amitié n'a pas duré." Il titre son introduction au recueil consacré à la correspondance des deux écrivains : Jean Giono - Henri Pourrat ou l'amitié impossible. Ils ne se rencontreront qu'une fois, en décembre 1930 à Manosque. Nous n'avions rien à nous dire, confie Giono...

Jacques Mény démontre que leurs différences comptent davantage que leurs points communs. Leurs projets , leurs intentions, leurs enjeux, leurs visions de cette même nature qu'ils aiment, qu'ils fréquentent, dont se nourissent leurs livres, les conduisent sur des chemins parallèles, vers des manières de travailler divergentes ; l'un plutôt dans une spontanéité effervescente, l'autre dans l'hésitation besogneuse.

Une correspondance de juin 1929 à novembre 1940. Derniers échanges : Giono, le 1er novembre 1940, adresse toute son affection à Pourrat qui vient de perdre sa fille, Françoise. On devine combien son empathie est sincère à la mesure de son attachement à ses propres filles, Aline et Sylvie. Deux semaines plus tard, il parle de labours sur les terres d'une ferme acquise précédemment. Il évoque le fait que Pourrat envisage de réaliser un film, L'eau vive. Titre d'un livre de Giono et d'un futur film en 1958. Pourrat répond le 17 novembre : ... il pourrait y avoir plusieurs Eau vive. Mais nous chercherons un autre titre... Au revoir, bon labourage, cher Jean Giono, et affectueusement vôtre. Fin de leur correspondance.

Les mêmes et Jacques Viallebesset

Numériser 3

Jacques Viallebesset qui connaît son Giono et son Pourrat sur le bout des doigts et par coeur leur rend pareil hommage en deux recueils poétiques.

En 2014, il publie Sous l'étoile de Giono afin de saluer Jean de Manosque. Surpris de repérer à la vitrine d'une librairie un livre portant le même titre que les tapisseries de Lurçat, Le Chant du monde, il ouvre cet ouvrage et ne l'a jamais vraiment refermé. "Je m'identifiais très vite à ces hommes vagabonds, saltimbanques et artistes qui arpentaient ce pays devenu mienJean Giono a été pour moi ce que Bobi est pour les personnages de Que ma joie demeure, un professeur d'espérance." 

Viallebesset nous entraîne dans ces contrées du romanesque, il ajoute au récit de voyages intérieurs, en marge, des pauses au coeur de territoires de joie.

Giono avait Lucien Jacques, Pourrat avait François Angeli ; Viallebesset aime le bel ouvrage, le beau papier que l'on touche et qui met en relief des dessins de Diane de Bournazel.

Au terme de l'ouvrage, il invite chacun à devenir, dans les pas de Jean Giono, Un voyageur immobile.

Numériser 2

En 2018, Jacques Viallebesset chemine avec Gaspard, il offre, aux éditions Entrelacs,  Dans le vert des montagnes. Il constate : Gaspard est ainsi devenu un héros mythique à l'égal de Don Quichotte ou de Till d'Ulenspiegel; les contes, les légendes, les mythes font mémoire de ce qui a été, est et sera et transmettent, dans un hors-temps et un hors-espace, un message à déchiffrer, en offrant, dans le présent un passé à venir. 

Il déroule le destin singulier de Gaspard et d'Anne-Marie, sa cousine bien-aimée. Gaspard des Montagnes est le livre aux cent histoires et cette arborescence d'épisodes, de rebondissements, de combats, de contes et de plaisanteries permet à la langue de Pourrat de prendre envol et plénitude.

Ici, dans ce recueil, les poèmes alternent, les uns expriment l'essence de cette quête amoureuse entre deux êtres qui ont tout pour s'entendre et que tout sépare, les autres sont des méditations, des instants de respiration poétique, des confidences d'un homme qui se rapproprie les paysages romanesques nés dans l'imagination de Pourrat. N'est-ce pas le pouvoir de la littérature que de nous élever plus loin, plus haut en nous-mêmes ? L'homme devant la nature ; l'homme devant la nature humaine.

Un livre au format allongé, la hauteur double presque la largeur, ce qui donne de l'espace et de l'élan aux illustrations de SaT.

Tout ça, pour à la dernière page, éprouver une dernière hâte : plonger pour la première fois ou encore et toujours dans le Gaspard de Pourrat car l'universalité se glisse dans ses pages et les marque d'un pli définitif. 

Pour s'en convaincre, voici La ballade de Gaspard : 

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