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LA GRANDE MENACE

La première aventure dessinée du journaliste Guy Lefranc débute en mai 1952 

Jacques Martin en 1952 achève le premier cycle des Alix (Alix l'intrépide, le Sphinx d'or et l'Île maudite). Au bas de la dernière page de l'Île maudite, dans un large bandeau, en lettres capitales, on annonce : "Très bientôt, une nouvelle histoire en images de Jacques Martin, plus passionnante encore que l'île maudite."

Le dessinauteur (je nomme ainsi celui qui met en bandes dessinées l'histoire dont il est scénariste) espère beaucoup de son nouveau personnage, Guy Lefranc. Il doit l'imposer alors qu'on attend de lui la suite intrépide d'Alix. En 1953, le succès de Lefranc est tel qu'on lui demande d'abandonner le jeune Gaulois pour Lefranc ! Il obtient de poursuivre en alternance les deux séries. Et voici qu'Hergé lui-même lui demande d'intégrer son équipe aux Studios Hergé (nés le 06/04/50). Il réussit à imposer aussi ses deux assistants Roger Leloup (futur créateur de Yoko Tsuno) et Michel Desmarets (spécialisé dans le dessin des voitures). Il quittera les Studios Hergé en 1972 pour se consacrer à ses propres créations, ajoutant à Lefranc et Alix, Jhen, Arno, Orion, Kéos, Loïs...

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 Page, 21, large et peu haute, une case est bien structurée. Deux hommes d'âge mûr de part et d'autre de l'image, mis en miroir, épluchent la presse écrite. En 1950, la presse quotidienne diffusent largement l'actualité sous forme de nombreux journaux que les adultes lisent, partagent, commentent. En plein centre, très droit, le héros blond et élégant, la cravate impeccable, Guy Lefranc. En deux mots, les propos du commissaire Renard (le rusé, le subtil ? un policier rondouillard,  moustachu, cheveux en brosse, le stéréotype du flic de l'époque) renvoient à la pluie que le lecteur aperçoit au fond de l'image, au-delà des grandes baies de la salle à manger (deux espaces découpés comme des pages de bande dessinée). Dans la baie de droite on aperçoit deux hommes en faction (sinon pourquoi rester sous la pluie ?). Sans doute des policiers chargés de la protection de Lefranc et du jeune Jean-Jean, le louveteau au foulard rouge, tous les deux menacés. Le jeune garçon, la veille, a échappé miraculeusement à un enlèvement.

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Le commissaire Renard, après avoir constaté que le sabotage du carburateur de sa Traction Citroën, désamorça une grenade planquée dans la voiture du journaliste, une Simca 9 (Simca, filiale française de Fiat, lança l'Aronde en 1951, avec calandre pontée, grand succès commercial dû en partie à la vitesse et à la faible consommation du véhicule - Lefranc semble attaché aux voitures italiennes fonceuses, il conduira dès l'album suivant, en 1959, une Alfa Roméo Guiletta Veloce).

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Retour à l'image. A gauche, dans le deuxième carreau du haut, se découpe, sinistre et sombre, la silhouette d'un édifice que surmonte une tour. Si ce n'est celle qui surmonte le repaire d'Axel Borg, elle l'évoque bigrement. Dans les entrailles de ce repaire, fourmille une base secrète d'où jaillira une fusée armée de l'arme nucléaire. Tel est l'objet de cette première grande menace. Sur la page de titre du journal du client de droite, on devine le titre "Ultimatum", autre rappel de la grande menace, fil rouge du récit. En dernière page du quotidien, sous la rubrique (floue) "Edition spéciale", l'image d'une autre fusée, plus pacifique celle-là. Nul doute, repérable avec son célèbre damier, il s'agit de l'engin que, dans une autre base secrète, en Syldavie, a conçu et construit le professeur dont on devine le nom, à droite de l'image : Tournesol. Aucune erreur possible, Jacques Martin salue Hergé, son maître et futur patron. Avec lequel il partage le goût des belles voitures (Hergé pilotera avec plaisir Lancia et Porsche). Il rejoindra les Studios Hergé (nés le 6 avril 1950) en février 1954. Le clin d'oeil, glissé ici, à l'aventure lunaire de Tintin, est un Private Joke remarquable de discrétion.

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L'aventure lunaire de Tintin "On a marché sur la lune" paraît en feuilleton41+g7Yx0lcL dans le magazine hebdomadaire de la maison Lombard depuis avril 1950. Suivra L'Affaire Tournesol, dès décembre 1954. Jacques Martin est très impliqué dans cette histoire. Il affirmera plus d'une fois être à l'origine du gag du sparadrap qui tyrannise Haddock. L'album L'Affaire est l'exemple le plus réussi de l'art feuilletonnesque de Hergé. Chaque page mérite d'être examinée, bande par bande, avec le regard de Jan Baetens (in Hergé écrivain, Ed. Flammarion, Champs/Arts).

Le récit de La Grande menace achevé, Jacques Martin s'attaquera à La Vallée des cobras, l'ultime album de Jo et Zette commencé pour Coeurs Vaillants (Editions Bonne Presse, devenues Bayard en 1939). Jacques Martin, loin d'Alix et de Lefranc, doit reprendre toute la première partie de l'histoire, c'est à dire les vingt premières pages, tout l'épisode alpin situé dans la station de Vargèse (Haute-Savoie !). Cette partie où la famille Legrand rencontre le mahajadrah de Gopal (celui-là même qui offrit à la Castafiore la fameuse émeraude des Bijoux). Ces pages forment un long prologue de grande maîtrise. On peut imaginer ce que Martin et Hergé auraient pu tirer  de la rencontre entre le capitaine Haddock et le maharadjah de Gopal. On peut rêver du rire de la cantatrice italienne en mettant en présence ces deux personnages, deux ex-fiancés.

La fantaisie et l'humour de Jacques Martin se sont mis au service des Studios Hergé. Pendant presque vingt ans. Martin a salué Hergé comme un chef de grande qualité. Jamais, sauf erreur de ma part, comme un ami.

Private joke : blague privée, clin d'oeil pour initiés, détail inséré ​d​ans une production, dans un travail​, ​par ​jeu à l'intention d'un petit cercle d'amis​ ou​ par hommage discret​. La bande dessinée en est friande et les lecteurs les recherchent.